De ma vie, jamais je n’eus affaire, de près ou de loin, au monde de la littérature. Jamais ma route ne daigna croiser la sienne – et inversement. Jamais rien, autre qu’une ignorance mutuelle, ne nous lia.
Un auteur, pourtant, sut transgresser cette constante & venir s’imposer en maître absolu de ma sensibilité, et bientôt de ma réflexion.
Très loin de générer en moi une quelconque passion, – qu’elle fût littéraire, artistique, esthétique, philosophique, ou même simplement humaine – il régnait chez moi par le pouvoir de l’obsession ; graphique. Son nom. Sans pitié, sans questions – et sans remords, certainement – son nom attrapa mon œil & y mit le feu, me condamnant ainsi à ne jamais plus ni vivre, ni penser sans qu’il fût là pour ordonner ses couleurs à mon existence. Aucune résistance n’était possible, aucune lutte. A peine son nom, déposé au hasard d’une page, glissait-il sous ma pupille, que mon corps, tout entier envoûté, en chœur avec ma volonté corrompue, se liguait contre ce qui dût être autrefois mon libre-arbitre. Le pouls accélérait, la sueur par tous les pores perlait, la chair se faisait le terrain de jeu de toutes les nuances du frisson, et mes mains en avant, se tendaient, se jetaient vers l’objet portant ce nom diabolique & inexplicable. Ce nom. Ce nom tchèque. Ce nom comme une mitraillette : Kafka.
Un « -k » lourd, mais sec, assommant, assourdissant, sublimé par la plus ouverte des voyelles qu’il propulse vers ses plus hautes sphères, jusqu’à vous rendre fou – la lettre « -a » peut rendre fou. Un « -f » comme un souffle, comme une fausse respiration entre deux quintes de toux, qui se voit complètement détourné de son rôle de sourdine en amplifiant la seconde attaque. Kafka. Kafka ! Double explosion parce que non contrôlée, parce que mal contenue. Il faudrait presque y greffer définitivement un point d’exclamation, pour que l’on en ressente la portée jusqu’à la fin des temps. Kafka !
Son véritable talent fut de porter, en haut de son front, ce nom extraordinaire & terrible, – tellement à l'opposé de sa personne – et d’avoir su l’inscrire dans la matière rigide de l’Histoire, afin que durant des siècles & des siècles – toute l’éternité peut-être ! – les générations à venir sachent & se souviennent qu’un tel nom a existé. Ce nom. Obsédant ; obsessionnel... ; obsédé de lui-même. Ce nom comme une insulte. Kafka ! Ce nom comme la drogue, comme le café, qui agit sur le cerveau du quidam & s’y infiltre pour faire germer son univers, sa maladie. Pour le « kafker ».
Dans mon cerveau, voilà bientôt dix ans – dix années, longues comme mille – que la « kafkation » a commencé... Et elle n'en finira pas, tant qu'il y aura en moi matière à dévorer. Je sais tout de lui, et il se venge. Et plus j'en sais, plus fort il se venge... La « kafkation » ! c'est mon mal. Et c'est de lui que je mourrai ; de ce nom.
Je vais mourir ce soir, il me l'a dit. Ce nom. Il va m'achever, finir de me « kafker » & me laisser enfin dormir en paix. Plus de nuits blanches & plus de cris, plus jamais. « C'est moi Kafka ! » & c'est lui qui me tue. Ce nom. Qui n'est pas à moi. Mais que j'aurais voulu...
21.09.2006
Si j'avais le vocabulaire suffisamment large pour le faire je suis sûre que j'écrirais la passion comme toi. Car tes mots résonnent en phase avec mes envolées fantaisistes solitaires.
RépondreSupprimerNoya
Moi j'dis :
RépondreSupprimer- 1 : t'abuses, ce fond d'écran ça arrache la rétine >_<
- 2 : D'où, toi, Nanex, tu fais un blog ?!!!
- 3 : bon ok, je le lirai, juste parce que c'est toi, coquine va.